Alphonse Daudet

Souvenirs d’un homme de lettres


daudet_alphonseEt d’abord, arrêtons-nous un peu dans cette charmante et rare petite ville de Guérande, si pittoresque avec ses anciens remparts flanqués de grosses tours et ses fossés remplis d’eau verte. Entre les vieilles pierres, les véroniques sauvages fleurissent en gros bouquets, des lierres s’accrochent, des glycines serpentent, et des jardins en terrasse suspendent au bord des créneaux des massifs de roses et de clématites croulantes. Dès que vous vous engouffrez sous la poterne basse et ronde où les grelots des chevaux de poste sonnent joyeusement, vous entrez dans un nouveau pays, dans une époque vieille de cinq cents ans. Ce sont des portes cintrées, ogivales, d’antiques maisons irrégulières dont les derniers étages surplombent les plus bas, avec des lignes dans la pierre, des ornements frustes et rongés. Dans certaines ruelles silencieuses s’élèvent de vieux manoirs aux hautes fenêtres éclairées de vitres étroites. Les portes seigneuriales sont fermées, mais entre leurs ais disjoints on aperçoit le perron envahi de verdure, des touffes d’hortensias à l’entrée, et la cour pleine d’herbe, où quelque puits effrité, quelque débris de chapelle met encore un amas de pierres et de vertes floraisons. Car c’est là le caractère de Guérande, une ruine coquette et toute fleurie.
Parfois, au-dessus d’un marteau usé et vénérable, l’enseigne d’un bureau de poste, des panonceaux d’huissier ou de notaire s’étalent bourgeoisement ; mais, le plus souvent, ces anciennes demeures ont gardé leur cachet aristocratique, et, en cherchant bien, on retrouverait quelques grands noms de Bretagne enfouis dans le silence de ce petit coin, qui est à lui seul tout un passé. Un silence rêveur habite là, en effet. Il rôde autour de cette église du quatorzième siècle, où des marchandes de fruits abritent leurs éventaires et tricotent sans parler. Il plane sur ces promenades désertes, ces fossés d’eau dormante, ces rues calmes que traverse de temps en temps une pastoure conduisant sa vache, pieds nus, le corsage serré d’une corde et la coiffe de Jeanne d’Arc.
Le jour des courses, par exemple, l’aspect de la ville est tout différent. C’est un va-et-vient de voitures amenant des baigneurs et des baigneuses du Croizic, du Pouliguen. Des charrettes chargées de paysans, de grands carrosses antiques qui ont l’air de sortir d’un conte de fées, des carrioles de louage où se juche une vieille douairière des environs entre sa chambrière en coiffe et son page en sabots.

Photo : Anonyme

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