Anatole France

Pierre Nozière


france_anatoleNous avons laissé derrière nous, sur la route d’Audierne, le bourg de Plogoff et ses pêcheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d’arbres ébranchés, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les champs maigres et sauvages. Dans une de ces clôtures se dresse la table d’un dolmen écroulé, vieux témoin muet des âges immémoriaux. Il y a longtemps sans doute qu’il a fait gémir la terre de sa chute pesante. Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, dès que la corne du berger a rappelé le troupeau aux étables, dansent au clair de lune et forcent le voyageur à entrer dans leur ronde, habitent ce palais farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des géants païens changés en pierre par saint Cornély.
À notre gauche, la chapelle de Saint-Collédoc lève son clocher de pierre ajourée. Saint Collédoc vécut au temps du roi Arthur. […]
Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passé la région des genêts et des ajoncs et nous sentons le vent d’ouest raser les champs stériles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques pas, et nous touchons à la pointe du Raz. Déjà nous découvrons à notre droite une plage pâle, que creuse une mer blanche d’écueils. C’est la baie des Trépassés.
Ici, sur le promontoire qui s’avance entre deux côtes semées d’écueils, finit la terre. Au bout de l’étroit sentier dans lequel nous nous engageons, la mer déferle, et déjà l’embrun nous enveloppe. Devant nous, l’Océan, où le soleil se couche dans un lit de flammes, étend au loin la nappe magnifique de ses eaux, que déchirent çà et là les rochers noirs, fleuris d’écume, et sur laquelle l’île de Sein, sombre et basse, dort au ras des lames.
C’est l’île sainte des Sept-Sommeils où l’on dit que vivaient les vierges prophétiques. Mais ces créatures extraordinaires ont-elles jamais existé ailleurs que dans l’imagination des hommes de mer ? Les matelots n’ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des prêtresses les mouettes posées au soleil sur les rochers ? Le souvenir de ces vierges est vague comme un rêve. On a fouillé le peu de terre contenu dans les creux du granit, où croissent aujourd’hui pour la nourriture des pêcheurs, de rares et maigres épis d’orge. On n’a trouvé dans ce sol aucune pierre taillée. On y a recueilli seulement quelques médailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombée une effigie de héros ou de dieu, à la chevelure bouclée, nouée de perles, et, sur la face creuse, un cheval à tête d’homme. Comment imaginer un collège de prêtresses sur cet écueil ras, stérile, nu, noyé de brumes, et que, par les tempêtes, la mer recouvre quelquefois tout entier ? Mais peut-être l’île de Sein était-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse qu’elle n’est aujourd’hui, et l’Océan, qui sans cesse ronge ses bords, a-t-il englouti une partie de l’île avec le temple et le bois sacré des vierges.
C’est ici que l’Océan est terrible ; c’est ici qu’il est puissant. Les rochers innombrables qu’il couvre d’écume apparaissent comme les restes du rivage qu’il a submergé avec ses villes antiques et tous leurs habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un immense et tranquille mugissement. Les traînées d’huile qui moirent sa face glauque révèlent seules les courants perfides. Le vieux dieu, couché sur les cadavres des belles Atlantides, content, s’égaie sous l’or du soleil ; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent à quarante pieds au-dessous de nous couvrent d’écume la falaise et nous jettent au visage leur rosée amère. Après chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau découvert, répand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des cascades argentées.
À notre gauche fuit la ligne désolée de la baie d’Audierne jusqu’aux rochers funestes de Penmarch. À droite, la côte hérissée de falaises et d’écueils se courbe pour former la baie des Trépassés. Plus loin, nous voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chèvre. Plus loin encore, la côte de Brest et les îles d’Ouessant, bleuissant à l’horizon, se confondent avec le bleu léger du ciel.
L’Océan et les falaises changent à tout moment d’aspect. Ses lames sont tour à tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout à l’heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d’un noir d’encre. L’ombre vient à grands coups d’ailes. Les dernières gouttes de flamme tombées dans la mer s’éteignent. Une grande lueur orangée marque seule l’endroit où le soleil s’est couché. C’est à peine si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruinés, ferment la baie des Trépassés. On entend distinctement, dans le silence du soir, le bruit sourd des lames que traverse le cri mélancolique du cormoran.
Cette heure est d’un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la désolation de vivre. Seul, le ciel, où s’allument les premières étoiles, a sur nos têtes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est léger et profond. Souvent voilé par les bancs de brume qui viennent et qui passent en un moment, presque toujours couvert de nuées épaisses qui ressemblent à des montagnes et qui lui donnent l’air d’une terre d’en haut, il laisse voir, par de soudaines échappées, un bleu qui attire comme l’abîme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort. Ils l’aiment, et l’âme celtique est souvent tentée par elle. Ils la craignent aussi, car elle est en horreur à tous les êtres.

Photo : Anatole France par Wilhelm Benque

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