Gustave Flaubert

Pyrénées-Corse


flaubert_gustaveBastia n’est pas de la Corse ; c’en est la honte, disent-ils là-bas. Sa richesse, son commerce, ses mœurs continentales, tout la fait haïr du reste de l’île. Il n’y a que là, en effet, que l’on trouve des cafés, des bains, un hôtel, où il y ait des calèches, des gants jaunes et des bottes vernies, toutes les commodités des sociétés civilisées. Bastiacci, disent-ils, méchants habitants de Bastia, hommes vils qui ont quitté les mœurs de leurs ancêtres, pour prendre celles de l’Italie et de la France.
Il est vrai que les petits commis des douanes et de l’enregistrement, les surnuméraires des domaines, les officiers en garnison, toute la classe élastique désignée sous le nom de jeunes gens, n’a pas besoin, comme à Ajaccio, de faire de temps en temps de petites excursions à Livourne et à Marseille pour bannir la mélancolie, comme on dit dans les chansons ; ces messieurs profitent ici de l’avilissement du sentiment national.
Malgré tous ces avantages incontestables pour le consommateur, qu’il y a loin de Bastia à Ajaccio, cette ville si éclairée, si pure de couleur, si ouverte au grand air, où les palmiers poussent sur la place publique, et dont la baie vaut, dit-on, celle de Palerme. À Bastia, les rues au contraire sont petites, noires, encombrées de monde ; son port est étroit, malaisé ; la grande place Saint-Nicolas ne vaut pas à coup sûr l’esplanade qui est devant la forteresse ni la terrasse du cardinal Fesch, où je me suis promené le dernier soir à Ajaccio.
Le palais est inachevé, la lune entrait par les vitres et se jouait dans les grandes pièces nues ; les escaliers étaient vides et sonores. Du haut de la terrasse j’ai revue la baie avec toutes les côtes qui l’entourent. La lune en face se reflétait dans les flots ; suivant qu’elle montait dans le ciel, son image prenait sous l’eau des formes changeantes, tantôt celle d’un immense candélabre d’argent, tantôt celle d’un serpent dont les anneaux montaient en droite ligne à la surface et dont le corps remuait en ondulant ; les montagnes étaient éclairées, et de l’autre côté, au large, à travers les ombres, la grande immensité azurée apparaissait toute sereine.
Les églises de Bastia n’ont rien qui me plaise, fraîchement peintes, luisantes, ornées dans le goût italien.

Photo : Gustave Flaubert par Nadar

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