J.-K. Huysmans

L’Oblat


huysmansComme d’habitude, lorsqu’il mettait, par un ciel presque clair, les pieds dans cette ville, il se sentait l’âme bénigne et lénifiée, presque joyeuse. Il aimait l’atmosphère intime et la gaieté de bonne commère de Dijon ; il aimait l’accueil avenant et empressé de ses boutiques, la vie populaire de ses rues, le charme un peu désuet de ses vieilles places et de ses squares plantés de grands arbres et paré de jolies fleurs.
Malheureusement, il commençait à en être de cette cité de même que des autres villes qui s’ingénient à simuler la redondante laideur du Paris neuf ; les anciennes rues disparaissaient ; de nouveaux quartiers surgissaient de toutes parts, avec des bâtisses insolentes avançant des balcons chambrés, à l’anglaise, dans des boîtes de fer, aménagées de carreaux de couleur, distribuées en cases de jeu de dame, par des losanges divisés de plomb ; l’impulsion était donnée; en trente ans, Dijon avait plus changé qu’en plusieurs siècles. […]
Malgré tout, cette ville est encore l’une des seules où l’on puisse, en province, aimablement flâner, se disait-il en descendant l’avenue de la Gare ; il enfila la place Darcy où la gloire qui subsiste encore, en cet endroit, du sculpteur Rude s’affirme en une confiante statue de bronze et, franchissant la porte Guillaume, il s’engagea dans la rue de la Liberté, jusqu’à la rue des Forges, tourna et arriva devant la façade de Notre-Dame.
Là, il s’arrêta pour contempler, une fois de plus, la grave et maligne église; malgré les rafistolages qu’elle avait subis, elle était restée bien personnelle, bien à part dans l’art du treizième siècle  elle ne ressemblait à aucune autre, avec ses deux étages d’arcatures, formant des galeries ajourées, au dessus des trois baies profondes du grand porche. Et des files de grotesques se succédaient, à chaque étage, en de larges frises, des grotesques réparés et même complètement refaits, mais très habilement, par un artiste ayant eu vraiment le sens du Moyen Âge.
Il était assez difficile, à la hauteur où ils se démenaient et, faute d’un recul suffisant, de les bien voir ; l’on discernait néanmoins, ainsi que dans l’habituel troupeau des monstres nichés sur les tours des cathédrales, les deux séries, mal délimitées, des démons et des hommes.
Les démons, sous l’aspect connu des mauvais anges, aux ailes papelonnées d’écailles, au chef hérissé de cornes, arborant un masque de gorgone entre les jambes ; ou d’animaux extravagants, de lions mâtinés de génisse ; de bête à mufle de léopard et à pelage d’onagre ou de bouc ; de bœufs à physionomie presque humaine souriant avec des rictus de vieilles ivrognesses qui guignent un litre ; de monstres innommables, ne dépendant d’aucune famille précise, tenant de la panthère et du porc, de la bayadère et du veau.
Les hommes, tordus en des attitudes douloureuses et cocasses, la tête retournée sens devant derrière sur les épaules et les yeux fous ; d’autres, aux figures camuses, aux narines évasées, aux bouches creusées en entonnoirs; d’autres encore, aux trognes baroques, aux mines de vieux bourgeois hilares et salaces ou de frères-frapparts trop joyeusement repus; d’autres enfin, à faces grimaçantes de gnomes, couverts de bonnets pareils à des tourtes, ouvrant des gueules qui semblent, en guise de poires d’angoisse, bâillonnées par des tricornes ; — et, au milieu de tous ces animaux de démence, de tous ces êtres de cauchemar, une vraie femme, priant, affolée, les mains jointes, une figure de terreur et de foi, prisonnière dans cette ménagerie de larves, implorant les prières des passants, suppliant, éperdue, qu’on l’aide à se sauver, à trouver grâce.
Elle était le seul cri d’âme qui s’échappât de cette église dont la façade rectiligne, inconnue de l’art gothique et empruntée au souvenir de ces constructions romaines qui survécut, pendant le Moyen Âge, en Bourgogne, eût été trop uniforme et trop austère et bien peu assortie au tempérament railleur des Dijonnais, si l’intrusion de la tératologie dans cet édifice n’était venu en interrompre la monotonie et la rigidité.

Photo : J.-K Huysmans par André Taponier (1904)

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