Stendhal

Lettre à Pauline


stendhalNous avons fait dimanche, jour de Saint-Louis, une partie dont je me souviendrai toute ma vie. Le pays de Marseille est sec et aride, il fait mal à la vue tant il est laid. L’air fait mal à la poitrine par son extrême sécheresse ; des flots de poussière empêchent les chevaux de marcher et étouffent les voyageurs. Il n’y a pour arbres que de petits vilains saules tout poudrés, ces petits saules sont les oliviers, si précieux qu’on dit dans le pays : qui a dix mille oliviers a dix mille écus de rente. Il y a bien quelques arbres comme au Cours, mais leurs feuilles, toujours poudrées à blanc, sont à moitié retirées à cause de l’extrême chaleur, et loin que leur ombre fasse plaisir on a de la peine à les voir ainsi souffrir. […]
À une lieue au levant de Marseille est un petit vallon formé par deux files de rochers absolument secs, tu ne trouverais pas dans toute la chaîne grand comme ce papier, de verdure quelconque. Il y a quelques brins de lavande, de menthe, de baume, pais qui ne sont pas verts et qui, à quatre pas, se confondent avec le gris du rocher. Au fond du vallon est une rivière grande comme la robine, qu’on appelle l’Huveaune. Cette rivière vivifie une demi-lieue de terrain qu’on appelle le parc de la Pomme, parce qu’il est rempli de pommiers.
L’Huveaune longe le parc d’un côté. Elle est environnée de grands arbres et sous ces arbres de charmants petits chemins, de temps en temps des bancs perdus dans cette verdure. C’est la verdure et la fraîcheur du Cheylas, ailleurs, ce ne serait que beau, ici le contraste le rend enchanteur.
Il y a un château avec de hautes tours, mais tellement environné par un massif de marronniers que les tours ne paraissent qu’au-dessus des arbres. Ce château a vraiment l’air d’un séjour de féerie ; tu te figures ces tours chevaleresques sortant des superbes marronniers. À ce château qui inspire des pensées, non pas sombres, les tours ne sont ni assez grosses, ni assez noires, mais mélancoliques, on a planté une jolie petite avenue de platanes qui ont peut-être cinq ou six ans. Leur verdure gaie fait un contraste profond avec le château et les grands marronniers. […]
C’est ainsi que la gaieté est à côté de la douleur la plus profonde.

Portrait de Stendhal par Johan Olaf Sodermark

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