Émile Zola

La Curée


zola_emileIl n’était pas encore minuit. En bas, sur le boulevard, Paris grondait, prolongeait la journée ardente, avant de se décider à gagner son lit. Les files d’arbres marquaient, d’une ligne confuse, les blancheurs des trottoirs et le noir vague de la chaussée, où passaient le roulement et les lanternes rapides des voitures.
Aux deux bords de cette bande obscure, les kiosques des marchands de journaux, de place en place, s’allumaient, pareils à de grandes lanternes vénitiennes, hautes et bizarrement bariolées, posées régulièrement à terre, pour quelque illumination colossale. Mais, à cette heure, leur éclat assourdi se perdait dans le flamboiement des devantures voisines. Pas un volet n’était mis, les trottoirs s’allongeaient sans une raie d’ombre, sous une pluie de rayons qui les éclairait d’une poussière d’or, de la clarté chaude et éclatante du plein jour.
Maxime montra à Renée, en face d’eux, le café Anglais, dont les fenêtres luisaient. Les branches hautes des arbres les gênaient un peu, d’ailleurs, pour voir les maisons et le trottoir opposés. Ils se penchèrent, ils regardèrent au-dessous d’eux. C’était un va-et-vient continu; des promeneurs passaient par groupes, des filles, deux à deux, traînaient leurs jupes, qu’elles relevaient de temps à autre, d’un mouvement alangui, en jetant autour d’elles des regards las et souriants.
Sous la fenêtre même, le café Riche avançait ses tables dans le coup de soleil de ses lustres, dont l’éclat s’étendait jusqu’au milieu de la chaussée; et c’était surtout au centre de cet ardent foyer qu’ils voyaient les faces blêmes et les rires pâles des passants. Autour des petites tables rondes, des femmes, mêlées aux hommes, buvaient. Elles étaient en robes voyantes, les cheveux dans le cou; elles se dandinaient sur les chaises, avec des paroles hautes que le bruit empêchait d’entendre. Renée en remarqua particulièrement une, seule à une table, vêtue d’un costume d’un bleu dur, garni d’une guipure blanche; elle achevait, à petits coups, un verre de bière, renversée à demi, les mains sur le ventre, d’un air d’attente lourde et résignée.
Celles qui marchaient se perdaient lentement au milieu de la foule, et la jeune femme, qu’elles intéressaient, les suivait du regard, allait d’un bout du boulevard à l’autre, dans les lointains tumultueux et confus de l’avenue, pleins du grouillement noir des promeneurs, et où les clartés n’étaient plus que des étincelles.
Et le défilé repassait sans fin, avec une régularité fatigante, monde étrangement mêlé et toujours le même, au milieu des couleurs vives, des trous de ténèbres, dans le tohu-bohu féerique de ces mille flammes dansantes, sortant comme un flot des boutiques, colorant les transparents des croisées et des kiosques, courant sur les façades en baguettes, en lettres, en dessins de feu, piquant l’ombre d’étoiles, filant sur la chaussée, continuellement.
Le bruit assourdissant qui montait avait une clameur, un ronflement prolongé, monotone, comme une note d’orgue accompagnant l’éternelle procession de petites poupées mécaniques. Renée crut, un moment, qu’un accident venait d’avoir lieu. Un flot de personnes se mouvait à gauche, un peu au delà du passage de l’Opéra. Mais, ayant pris son binocle, elle reconnut le bureau des omnibus; il y avait beaucoup de monde sur le trottoir, debout, attendant, se précipitant, dès qu’une voiture arrivait. Elle entendait la voix rude du contrôleur appeler les numéros, puis les tintements du compteur lui arrivaient en sonneries cristallines.
Elle s’arrêta aux annonces d’un kiosque, crûment coloriées comme des images d’Épinal; il y avait, sur un carreau, dans un cadre jaune et vert, une tête de diable ricanant, les cheveux hérissés, réclame d’un chapelier qu’elle ne comprit pas. De cinq en cinq minutes, l’omnibus des Batignolles passait, avec ses lanternes rouges et sa caisse jaune, tournant le coin de la rue Le Peletier, ébranlant la maison de son fracas; et elle voyait les hommes de l’impériale, des visages fatigués qui se levaient et les regardaient, elle et Maxime, du regard curieux des affamés mettant l’œil à une serrure.

Photo : Autoportrait au béret (1902)

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