Antoine Blondin

Quat’saisons


blondin_antoineLa marée basse offrait aux joueurs de jokari un plaisir inconsidéré. C’était un plaisir à répétition de voir les agents de change accueillir la balle, ramenée par l’élastique, au terme d’une course brève et totale qu’ils accompagnaient d’un cri simple. Les plus jeunes portaient des flottants à l’anglaise qui témoignaient d’une connivence permanente avec les embruns, l’embrocation, l’ambre solaire. La disgrâce des plus âgés se drapait dans des chasubles en tissu-éponge qui gardaient dans leurs plis des relents de lavande et de tabac blond.
Au large, croisait une voile triangulaire et blanche comme une enveloppe décachetée : on pouvait déchiffrer tout ce qui se passait à bord. Les navigateurs tendus de toile rouge et les sirènes affalées sur le pont ne semblaient pas s’en effaroucher et s’approchaient de la grève dans de joyeuses rumeurs que le vent portait. Ailleurs, un ballon rebondit, un chien s’ébroua, un jeune garçon découvrit un crabe avec deux pinces, comme dans les manuels, et s’émerveilla.
Nouvel estivant, je me mis sur le ventre, cherchant la terre, serrant la planète dans mes bras, pour confondre avec le sol ma chair offusquée par la lumière. À une cinquantaine de mètres, quelques jeunes femmes se tordaient en cadence selon des préceptes ambigus. L’œil mi-clos sous l’aisselle, je savourai un moment ce ballet appliqué qui projetait des cuisses brunes par-dessus le casino. C’était donc là la plage, cette humanité en maillot, ces réseaux de familles enjouées, ces enfants ivres de leur revoir, ces adolescents prompts à se découvrir : j’éprouvai le sentiment que je n’avais pas ma place au soleil. Les lunettes noires, la serviette duveteuse, le slip sommaire dont j’étais affublé n’y changeaient rien. Je cherchai un signe à quoi me raccrocher et ne découvris qu’une carcasse de langoustine avec une seule pince, comme au restaurant.

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