Blaise Cendrars

L’Homme foudroyé


cendrars_blaiseJe n’ai jamais habité Marseille et une seule fois dans ma vie j’y ai débarqué descendant d’un paquebot, le d’Artagnan, mais Marseille appartient à celui qui vient du large.
Marseille sentait l’œillet poivré, ce matin-là.
Marseille est une ville selon mon cœur. C’est aujourd’hui la seule des capitales antiques qui ne nous écrase pas avec les monuments de son passé. Son destin prodigieux ne vous saute pas aux yeux, pas plus que ne vous éblouissent sa fortune et sa richesse ou que ne nous stupéfie par son aspect ultra-ultra (comme tant d´autres ports up to date) le modernisme du premier port de France, le plus spécialisé en Méditerranée et l’un des plus important du globe. Ce n’est pas une ville d’architecture, de religion, de belles-lettres, d’académie ou de beaux-arts. Ce n’est point le produit de l’histoire, de l’anthropogéographie, de l’économie politique ou de la politique, royale ou républicaine. Aujourd’hui elle paraît embourgeoisée et populacière. Elle a  l’air bon enfant et rigolarde. Elle est sale et mal foutue. Mais c’est néanmoins une des villes les plus mystérieuses du monde et des plus difficiles à déchiffrer.
Je crois simplement que Marseille a eu de la chance, d’où son exubérance, sa magnifique vitalité,  son désordre, sa désinvolture. Oui, Marseille est selon mon cœur, et j’aime que sise dans une des plus belles assiettes du rivage de la Méditerranée, elle ait l’air de tourner le dos à la mer, de la bouder, de l’avoir bannie hors de la cité (la Canebière ne mène pas à la mer mais s’en éloigne !) alors que la mer est la seule raison d’être, de travailler, de s’activer, de spéculer, de construire, de s’étendre, et que tout le monde en vit directement, du plus gros richard de la ville au plus famélique des pilleurs d’épaves.


Photo : Blaise Cendrars par Robert Doisneau
(Saint-Segond, été 1948)

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