Corse, Exil de beauté I France


Direction Toulon.
Nous embarquons cette nuit à bord d’un Mega Express de Corsica Ferries à destination d’Ajaccio.
Mais d’abord nous retournons sur les pas de mon enfance au Mourillon limitrophe Toulon.
Mes grands-parents, rapatriés d´Algérie, ont habité L’Odyssée, impasse Saint-Dominique.
Mon grand-père était pêcheur, il avait un cabanon au port et un pointu. Bleu et blanc. En Algérie, il avait un chalutier. J’ai passé avec bonheur toutes les grandes vacances d’été à pêcher à la canne ou à la palangrotte sur les quais du port, des mulets et des gobies, des sopes…
Pour la pêche miraculeuse, on partait au large à bord du pointu pétaradant…
L’odeur du café et les grésillements de la radio, ma grand-mère écoutait tous les matins l’horoscope de Monte-Carlo, me sortaient du sommeil, de mes rêves aquatiques et de mes cauchemars terriens. Un bol de café au lait et des croquets m’attendaient sur la table en formica de la cuisine…
Mon grand-père tapotait le cadran fêlé du baromètre, puis on descendait au port. Un demi soleil se pointait au bout de la rade de Saint-Mandrier. On avait calé les filets la veille vers le Cap Brun…
En vue du fanion rouge, il coupait le moteur. L’odeur du fioul s´estompait… On remontait les filets, la houle clapotait sur la coque, les plombs et les flotteurs raclaient le bastingage. Quelques poissons austères ou excentriques gesticulaient encore… rascasses, dorades, sars, loups, bogues, roussettes, girelles, pageots, rougets, anguilles, congres, pagres, galinettes… mon grand-père leur ouvrait le ventre, tripes et boyaux s’en allaient à la mer, et assommait les poulpes, quelques seiches crachaient dans un dernier souffle leur encre noire…
Je conservais comme des fétiches les hippocampes, ces poissons à tête de cheval avec une queue arrondie, et les étoiles de mer. Je rapportais à ma grand-mère les yeux des Saintes Lucie.

macocoAvec ma grand-mère, on faisait les courses et on allait voir ses sœurs à Toulon.
Leur conversation tournait autour des commérages et de la compassion, des souvenirs de Tunis et d’Alger. J’entendais des mots que je ne comprenais pas, des bribes d’arabe, de patois sicilien, du pataouète de Bab el Oued. « Mets ta main devant ta bouche quand tu bailles, sinon Satan va pisser dedans… ». Je mangeais des figues séchées et des rollete, des petits biscuits secs au vin blanc…
Tous les soirs, après la chorale, elle m’attendait à la sortie de l’école, la maternelle… La maîtresse jouait du piano et les écoliers en tablier entonnaient les refrains des comptines. Un soir, Madame me félicita pour la qualité de mes vocalises et me récompensa d’un livre, une histoire d’animaux. La bouche en cul de poule, je mimais d’une moue désinvolte les paroles mais pourtant j’acceptai avec fierté ses louanges et ce livre qui passait devant le nez de mon voisin, mon camarade, ténor en herbe…
Après le chant, on rentrait à la maison. Résidence L’Odyssée, dans une impasse. J’ai appris les mots avec ma grand-mère qui savait à peine lire, et en compagnie de Macoco, l’enfant africain du manuel de lecture, « je m’en souviens… »

Nostalgie…
Les pointus ont disparu, les fenêtres des cabanons ont d’épais barreaux. Des crétins ont jeté, par dizaine, des canettes de bière qui oscillent sur l’eau…
Mon grand-père racontait, qu’avec d’autres enfants sous la houlette des pêcheurs, il plongeait pour remonter les ancres échouées. Pour une maigre collation, il nettoyait le port d’Alger. Il racontait aussi, et ça me faisait rire, que parmi ses frères c’était le premier levé qui était habillé, les autres se contentaient d’un caleçon. Un caleçon, ça suffit pour nager. Il plaisantait peut-être… Est-ce pour cette raison qu’il se levait à quatre heures du matin chaque jours ?

La nuit tombe, nous remontons dans la Fiat Punto, direction le port de Toulon…
On embarque enfin après deux heures d’attente, demain à l’aube nous serons à Ajaccio…

Avril 2011

La Corse par les écrivains


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