Maurice Leblanc

L’Aiguille creuse


leblanc_mauriceL’Aiguille d’Étretat est creuse !
Phénomène naturel ? Excavation produite par des cataclysmes intérieurs ou par l’effort insensible de la mer qui bouillonne, de la pluie qui s’infiltre ? Ou bien œuvre surhumaine, exécutée par des humains, Celtes, Gaulois, hommes préhistoriques ? Questions insolubles sans doute. Et qu’importait ? L’essentiel résidait en ceci : l’Aiguille était creuse.
À quarante ou cinquante mètres de cette arche imposante qu’on appelle la Porte d’Aval et qui s’élance du haut de la falaise, ainsi que la branche colossale d’un arbre, pour prendre racine dans les rocs sous-marins, s’érige un cône calcaire démesuré ; et ce cône n’est qu’un bonnet d’écorce pointu posé sur du vide
Révélation prodigieuse ! Après Lupin, voilà que Beautrelet découvrait le mot de la grande énigme, qui a plané sur plus de vingt siècles ! mot d’une importance suprême pour celui qui le possédait jadis, aux lointaines époques où des hordes de barbares chevauchaient le vieux monde ! mot magique qui ouvre l’antre cyclopéen à des tribus entières fuyant devant l’ennemi ! mot mystérieux qui garde la porte de l’asile le plus inviolable ! mot prestigieux qui donne le Pouvoir et assure la prépondérance !
Pour l’avoir connu, ce mot, César peut asservir la Gaule. Pour l’avoir connu, les Normands s’imposent au pays, et de là, plus tard, adossés à ce point d’appui, conquièrent l’île voisine, conquièrent la Sicile, conquièrent l’Orient, conquièrent le Nouveau-Monde !
Maîtres du secret, les rois d’Angleterre dominent la France, l’humilient, la dépècent, se font couronner rois à Paris. Ils le perdent, et c’est la déroute.
Maîtres du secret, les rois de France grandissent, débordent les limites étroites de leur domaine, fondent peu à peu la grande nation et rayonnent de gloire et de puissance – ils l’oublient ou ne savent point en user, et c’est la mort, l’exil, la déchéance.
Un royaume invisible, au sein des eaux et à dix brasses de la terre !… Une forteresse ignorée, plus haute que les tours de Notre-Dame et construite sur une base de granit plus large qu’une place publique… Quelle force et quelle sécurité ! De Paris à la mer, par la Seine. Là, Le Havre, ville nouvelle, ville nécessaire. Et à sept lieues de là, l’Aiguille creuse, n’est-ce pas l’asile inexpugnable ?
C’est l’asile et c’est aussi la formidable cachette. Tous les trésors des rois, grossis de siècle en siècle, tout l’or de France, tout ce qu’on extrait du peuple, tout ce qu’on arrache au clergé, tout le butin ramassé sur les champs de bataille de l’Europe, c’est dans la caverne royale qu’on l’entasse. Vieux sous d’or, écus reluisants, doublons, ducats, florins, guinées, et les pierreries, et les diamants, et tous les joyaux, et toutes les parures, tout est là. Qui le découvrirait ? Qui saurait jamais le secret impénétrable de l’Aiguille ? Personne.
Si, Lupin.
Et Lupin devient cette sorte d’être vraiment disproportionné que l’on connaît, ce miracle impossible à expliquer tant que la vérité demeure dans l’ombre. Si infinies que soient les ressources de son génie, elles ne peuvent suffire à la lutte qu’il soutient contre la Société. Il en faut d’autres plus matérielles. Il faut la retraite sûre, il faut la certitude de l’impunité, la paix qui permet l’exécution des plans.
Sans l’Aiguille creuse, Lupin est incompréhensible, c’est un mythe, un personnage de roman, sans rapport avec la réalité. Maître du secret, et de quel secret ! c’est un homme comme les autres, tout simplement, mais qui sait manier de façon supérieure l’arme extraordinaire dont le destin l’a doté.
Donc, l’Aiguille est creuse, et c’est là un fait indiscutable. Restait à savoir comment l’on y pouvait accéder.

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