Victor Segalen

A dreuz an Arvor


segalen_victorDe bonne heure, au jour, nous trottons derrière un tout petit guide, éveillé, tout menu… C’est une promenade circulaire à grande allure, et suivant l’inévitable itinéraire: le chaos, d’abord, conglomérat étonnant de blocs éboulés derrière un vieux moulin… « La pierre branlante », dont les cent tonnes oscillent avec des grâces éléphantines sous quelques poussées rythmées…
Il y a vingt ans, frappé de l’inutilité de tous ces gros cailloux, on eut la suave idée de les exploiter comme pierre à bâtir, et, avec une pleine désinvolture, on se mit à les débiter à la scie, à les émietter à la poudre… « La pierre branlante » faillit y passer, et une partie du chaos se transforma en jolis petits moellons plus utiles, évidemment, et surtout de vente plus facile que les grands blocs primitifs. Il fallut une intervention énergique pour arrêter cette mutilation. Mais la plaie est là, cassure blanche, déflorant le site, comme un os brisé traversant les chairs. Plus loin, heureusement, tout est intact : « Le Ménage de la Vierge », série d’empreintes en creux, se cache mystérieusement au fond d’un amas de roches, tandis que tout en bas, tintent avec un timbre clair comme du métal, les petites cascades de « La rivière d’Argent ». Puis, nous voilà en pleine forêt, et vaste, et touffue : une appétissante salade de grands arbres, de taillis, de ruisselets érodant de gros rochers faufilés à fleur de terre, et s’épanouissant brusquement au grand jour d’une clairière encadrée de sous-bois giboyeux, et cela durant des kilomètres.

Victor Segalen (1878-1919)
Mort un soir de mai 1919 dans la forêt de Huelgoat, « Hamlet » ouvert auprès de lui : « Mourir, dormir ? Rêver peut-être… après la mort… cette contrée ignorée dont nul voyageur ne revient… »

Photo : Victor Segalen en 1904 par Louis Talbot

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